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"Pour toi, il n'existe aucune échappatoire. Absolument aucune." [CdC Burnagore]

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Lun 30 Juil - 23:51

Loin, très loin, dans un univers intérieur où les ténèbres étaient maîtresses et où toute vie s'était, semblait-il, figée.
- ...M'entends-tu, Vengeur ?
- …
- On dirait bien que non.
- …
- Tu te crois mort, sans doute.
- ...
- Loue la Déesse que tu veux, car tu ne l'es pas.
- ...J'emmerde les divinités. Laisse ces sales garces où elles sont.
- Ah ! Voilà qui te ressemble bien. (petits gloussements moqueurs) Et pour ce qui est Céasar ? L'aurais-tu oublié ? Ton Mémésis ! Que penses-tu de ce brillant mercenaire ?
Quelque chose remua dans l'ombre. Impossible toutefois d'en distinguer la silhouette, dans ce noir d'encre.
- ...Plus d'importance. Laisse-moi en paix.
Un autre bruit. Celui d'un corps qui s'allonge.
- Aaaah... Tu ne me simplifie vraiment pas la vie.
- Tu n'as jamais vraiment vécu.
- C'est vrai... Bien envoyé. (Un rire gras) Une vraie saloperie, quand tu t'y mets !
- (Soupir blasé) Tu me gonfles. Casse-toi.
- Comme tu veux.
Une autre ombre aux contours imperceptibles se redressa.
- ...Je ne t'ai pas entendu partir.
- C'est parce que je suis encore là.
- Sans blague ? ...Tu m'ennuies. Profondément.
- Elle est repassée.
- ...Qui ça ?
- Tu l'as déjà oubliée ? Je te parle de la sorcière.
Un moment de silence s'installa.
- Quelle chieuse, celle-la ! C'est pas de sa faute si je suis ici, prisonnier d'entre les deux mondes ?
- Tu peux effectivement la remercier à ce sujet. C'est bien ses soins qui te gardent en vie.
- Elle le fait sans doute par intérêt.
- Son intérêt pourrait tout aussi bien faire le nôtre.
Un autre moment de silence. Probablement celui de la réflexion.
- Je m'en tamponne. Je ne veux plus rien avoir à faire avec ce monde de merde.
- Tu oublies ta si précieuse sœur. Et l'homme à qui s'est présentée la personne dont nous venons de parler. Tu comptes vraiment en terminer ainsi ?
Une lueur, très brève, illumina les environs déserts. On avait pu entrapercevoir la silhouette de deux hommes, dont l'un assis et l'autre debout. A première vue, il étaient de taille identique et coiffés de la même manière.
- Il n'a pas cessé d'espérer ?
- Allons... C'est ton oncle, tu le connais mieux que moi ! Je n'étais pas né à l'époque.
- ...Cette sorcière, que lui a-t-elle dit pour qu'il tolère sa présence ?
Aucun ne pouvait s'aviser de l'expression de l'autre. En tout cas, l'un souriait - d'un sourire mauvais, ou plutôt... machiavélique.
- Il ne s'agit pas seulement de ce qu'elle lui a dit. Parlons plutôt de ce qu'elle lui a fait.
- ...Qu'est-ce que tu veux dire par là ?
- Tiens ! Tu ne t'en fous pas ? Dois-je comprendre que ma présence ne te dérange plus, Oiseau de Sang ?
- Ne joue pas avec mes nerfs et accouche, démon !
Soudain vivifiée, la lueur fit de nouveau son apparition, plus étendue, plus intense, dansante comme une flammèche ! Elle s'éteignit moins vite qu'auparavant, ramenant tout de même le duo dans les ténèbres silencieuses. Celui qui était assis venait de se lever, les poings serrés le long de ses flancs, et arborait une chevelure d'un rouge flamboyant. L'autre lui ressemblait en tout point, à un détail près : la couleur de ses cheveux était noire comme la nuit.
- Tu t'en moques mais dehors le monde est en proie au chaos. Tous ceux que nous avons tués et tous ceux qui ont été tués se sont relevés. La sorcière en a profité pour te ramener dans ton ancien foyer, et notre hôte, secouru par l’intrigante, lui doit maintenant la vie. Un situation cocasse, n'est-ce pas ? Discuter avec elle s'est avéré très instructif.
- Épargne-moi ton sarcasme, démon. Pourquoi s'échine-t-elle à me maintenir en vie alors qu'elle avait envoyé l'un de ses pantins pour me tuer ? Ne peut-elle pas me laisser crever en paix ?! ou bien se servir de mon cadavre pour satisfaire ses lubies sataniques ?
Un autre sourire. Un sourire morbide et invisible pour son interlocuteur. Celui pour qui le sang-froid s'écaillait.
- Elle nous veut pour ce que nous sommes. M'est avis que sa « tentative de meurtre » ne visait qu'à piétiner ta fierté. Heureusement, malgré le fait que nous sommes liés la mienne est restée intacte.
- Espèce de sombre connard !
Quoique vacillante, la lumière était revenue. Bien moins froide qu'à l'accoutumée.
- Oui, c'est ça, réveille-toi vite ! Il nous reste du pain sur la planche...
- Va te faire foutre !
Elle ne tremblait plus, la lumière. L’hésitation s'en allait. La lassitude d'un demi-mort s'éteignait.
- ...Du fer à battre !
- Ferme ta gueule !
Elle se fit rougeoyante, comme le foyer d'une forge en activité. Ça crépitait aussi. De plus en plus fort. Les deux hommes étaient parfaitement visibles. L'un s'en allait, nullement inquiété par le vociférations de son locuteur, tandis que l'autre n'y tenait plus.
- De la chair à trancher !
- LA FERME !
Le feu se mit à rugir, déchirant la moindre parcelle d’ombre encore présente dans cet univers spirituel.
- Bien ! Excellent... Tu en auras mis du temps pour te sortir de ta torpeur.
- JE T'AI DIT DE LA FERMEEER !!
Place à l'Enfer, désormais ! Les flammes jaillissaient de partout et de nulle part. Mais si on ne voyait pas les ténèbres, elles étaient pourtant bel et bien présentes, car elles se tenaient là, face à Burnagore, personnifiées depuis quelques temps déjà.
Depuis que le destin du Vengeur avait basculé.
Le double de l'Oiseau de Sang souriait toujours, et ce maudit sourire allait en s'élargissant. Il paraissait... gagner en vilenie ? Il tendit une main vers les flammes et Burnagore s'aperçut bien vite qu'elles ne le mordaient pas. Non, c'était plus troublant encore : son clone s'en nourrissait ! Le feu perdait de sa vigueur à contrario de leur nouveau maître qui grandissait à vue d’œil, au point d'en devenir colossal.
Ce constat figea le Vengeur sur place.
- Tu ne ressentiras plus. Dorénavant, les clés de ce sens-là sont miennes. Pour ressentir à nouveau la chaleur du monde extérieur, tu devras faire parler tes pouvoirs. Et par leur biais, je serai là. Toujours. Avec cette privation, je suis sûr que tu oublieras jusqu'au sens du mot « défaite » !
- Attends ! Tu ne p-
Tout autour de lui s'éclipsa, remplacé le temps d'un battement de cils par un blanc absolu. Puis l'espace d'un court instant, sans prévenir, Burnagore se vit projeter à travers un tunnel. Il ne se méprenait pas, car ce chemin-là ne le menait pas là où reposaient ses ancêtres, bien au contraire...


Burnagore ouvrit les yeux, ceux-làrivés sur un plafond aux poutres apparentes. On l'avait étendu sur un lit qu'il connaissait bien, au cœur de la pénombre, là où la lumière ne risquait pas de l'éblouir en cas de réveil brutal. Il s'était d'ailleurs redressé sur les coudes, le visage en sueur, et avait porté vivement une main à son front. Du moins crut-il le faire, car il ne sentait plus rien. Plus rien du tout ! Ce qui n'avait pas de sens, puisque sa main tâtait bel et bien son front.
Ne me dites pas que... ?
Plus aucune sensation. Burnagore pouvait bouger ses membres mais ne ressentait plus rien. C'était comme si la prophétie de la chose qui l'avait nargué dans son esprit s'était réalisée.
Ce n'était pas qu'un rêve ?
Il contempla sa main, confus. Oui, il était bel et bien en vie. Oui, cette maison était sans nulle doute celle de son oncle. Mais... le monde autour de lui lui paraissait si lointain. Ni froid, ni chaud. Rien. Plus rien.
Comment a-t-il pu... ?
Et à travers un rêve, putain !
Ça ne tenait pas debout. Naguère, cette chose qui s'était éveillée en lui, qui avait pris racine au plus profond de son âme... depuis la trahison de son meilleur ami, jamais n'avait-elle été capable de prendre le dessus de cette manière-là ! Cela ne s'était limité qu'à quelques pertes de contrôle momentanées, le temps de taillader jusqu’à la mort un pauvre hère qui criait grâce.
« Tu t'en moques, mais dehors le monde est en proie au chaos. »
Plus seulement le monde ; le sien aussi avait fini par basculer apparemment !
Burnagore, impuissant, serra les dents. Il était d'une pâleur mortelle et considérablement amaigri par son précédent coma. Il baissa les yeux sur son corps, incrédule, avant de contempler son reflet dans un miroir. Bien qu'il ne sente plus rien, il eut malgré tout le réflexe de porter la main à son menton. Pas de barbe. Quelqu'un l'avait entretenu.
Un petit rire lui parvint. Burnagore tourna vivement la tête, son orgueil ayant déjà pris une trop grosse baffe pour qu'il n'y réagisse pas.

- Je n'ai rien contre ton oncle mais je préfère les imberbes.

Il ne connaissait ni sa voix ni son physique, mais il la reconnut quand même par instinct : la fameuse sorcière responsable de sa « mort » et de son « sauvetage » !
Une situation qui n'avait ni queue ni tête et qui avait le don de l'agacer.
Désinvolte, vêtue d'une longue robe noire au décolleté ravageur, la garce au longs cheveux de jais se prélassait sur une chaise, les jambes négligemment croisées. L'intrigante tenait un grand spectre dans sa main gauche. Elle contemplait Burnagore avec amusement, un petit sourire au coin des lèvres. De part son physique gracieux et élancé, de nombreux homme auraient pu la trouver attirante ; pas Burnagore, cette femme respirait la malice et ne lui inspirait rien d'autre que de la colère et de la haine.
A peine réveillé, la rage au ventre, il entreprit de se lever. Son bras - qu'il ne sentait plus, comme tout le reste de son corps - sur lequel il portait une bonne partie de son poids faiblit et le fit basculer hors du lit. Surpris, le souffle coupé, Burnagore s'étala sur les planches.

- Tu fais peine à voir, Burnagore, le railla-t-elle, non sans ponctuer cette réplique par un petit gloussement. Quelle tristesse ! Toi qui t'étais si vaillamment battu contre le plus imposant de mes pantins, toi qui t'étais si... « vaillamment » sacrifié pour décrocher cette « victoire ». Drôle de victoire, tu me diras ! Regarde toi, Vengeur. Les mois ont fini par avoir raison de ce qui a bâti ta sinistre réputation. Te voilà devenu faible, en train de ramper par terre, à mes pieds, comme un ver, comme une larve... Je trouve ça triste. Tellement triste que j'en viens à me demander si j'ai eu raison de te maintenir en vie aussi longtemps, et pour un tel résultat !

Elle leva la main au-dessus de lui en un geste dédaigneux. Son visage n'arborait plus le même sourire ; Burnagore n'y lisait plus que du mépris. Un mépris croissant ! Ah, et un soupçon de déception car, à bien y réfléchir, après tant de temps passé à lambiner sur la frontière entre la vie et la mort, la sorcière devait sans doute s'attendre à récupérer un Vengeur dans un état de faiblesse aussi prononcé.
Conscient de son impuissance, l'ex-mercenaire sanguinaire jura entre ses dents serrées avant de baisser la tête, à quatre pattes sur le sol de pierre. Sa haine s'était envolée pour laisser place à un écrasant sentiment d'inquiétude.

- ...A quoi bon m'avoir ramené ? s'enquit un Burnagore dénué de conviction, pour finalement relever la tête et river ses rubis dans les prunelles sombres et impassibles de la dominatrice. A quoi bon, hein ? Et... qu'est-ce que tu me veux, à la fin ? Je ne comprends rien... Je ne comprends plus rien... Je ne ressens... plus rien.

Décroisant ses jambes, la sorcière ricana et éluda toutes les questions auxquelles elle n'avait, pour le moment, aucune envie de donner réponse.

- Hu hu~ Tiens donc ? Dois-je comprendre qu'il te les a volées ? Tes sensations ?

- « Il » ?... S'est-il manifesté pendant que je... sommeillais ? Comment as-tu pu... ?

- Nouer le dialogue à travers le monde des songes m'est aisé. Ça l'est encore plus quand il est question de converser avec le « Ka » d'un individu. Ceci dit, d'ordinaire, on ne peut le rencontrer qu'à la mort de leur hôte. Mais cela fait deux fois que la Mort n'a pas voulu de toi. Et je sais que tu n'es pas ignorant du fait que c'est justement cette première fois qui lui a permis de gratter la surface de ta conscience, n'est-ce pas ?

Burnagore, ne sachant que dire, totalement pris de court, restait là, la bouche ouverte, figé d'incrédulité.

- Tu te demandes sans doute comme ai-je fait pour découvrir tant de choses sur toi et ton passé ?

Elle eut un rictus machiavélique et, sans même tourner la tête en direction de la porte de la chambre grand ouverte, tendit la main vers cette dernière. Un vilain croassement s'ensuivit, et son auteur fit soudain irruption dans la pièce pour se poser, les ailes encore battantes, sur la main de sa propriétaire.
L'animal était hideux, couvert de points de sutures. L'une de ses ailes, grisâtre, en bien piètre état, tenait grâce à ce bricolage nauséeux. Contre toute logique, ça ne semblait pas gêner la bête pendant le vol.

- J'ai tout vu, déclara la sorcière. Ses ailes sont les miennes et ses yeux le sont aussi. Toi qui vivait parmi les charognards, tu ne t'es jamais rendu compte de rien. Parmi ces beaux oiseaux dansait mon serviteur aviaire. Elle lui lissa affectueusement le plumage du bout des doigts avant que le corbeau aille s'installer sur son épaule droite. Je te suivais bien avant que ton meilleur ami ne t'ait trahi. Je ne t'ai même jamais perdu de vue depuis ce jour. Pas un seul instant~

Burnagore la vit, cette petite lueur de folie dans le regard de son interlocutrice alors qu'elle s'était passée la langue sur les lèvres. Dans des circonstances normales, son sang se serait figé dans ses veines et un froid glacial lui aurait frôlé la nuque. Mais maintenant hermétique au monde extérieur, plus rien ne l'affectait... physiquement parlant, du moins.
Pourtant, ses yeux ne décrochaient pas de la sorcière. Cette femme... ou plutôt cette créature à face humaine le stupéfiait.

- J'ai suivi ton évolution. Parmi tous tes massacres, aucun ne m'a échappé. Ce sceptre que je tiens là pourrait tous te les retranscrire, dit-elle en frappant doucement le sol de sa hampe. Ta haine, ta colère... si palpables ! si envoûtantes ! Je n'avais jamais rien ressenti de tel auparavant. Leur intensité, fit-elle en se tenant les bras, frissonnante, comme si deux êtres dans une seule enveloppe brûlaient de ce même désir de vengeance ! Hm~ Charmant.

Le Vengeur se mit à grogner. Cette femme s'était amusée à ses dépends ! Dotée de pouvoirs occultes, elle aurait pu mettre un terme à son calvaire, et peut-être même éviter que la drame entier ne se produise. Au lieu de cela, elle l'avait regardé s'enfoncer dans les ténèbres, répandre le sang de tout un tas de gens - dont principalement des foutus bandits. Cette vipère s'était finalement délectée du spectacle qu'était sa laborieuse existence.
Elle le contemplait maintenant de haut, comme si son destin lui appartenait. Comme si elle le tenait entre ses mains joueuses.

- Alors pourquoi... ? demanda-t-il d'une voix faible et enrouée, se dressant sur les genoux tout en écartant les mains. Pourquoi t'es-tu dressée contre moi dans ce putain village ? Son regard se durcit. L'Ordre de la Lame... Tu leur as obéi, n'est-ce pas ?

Penchée en arrière sur sa chaise, la sorcière éclata de rire, le dos de sa main devant la bouche. Son hilarité ne surprit pas le corbeau, parfaitement stoïque et immobile comme un bibelot sur une épaule en proie à quelques tressautements.

- De l'obéissance, dis-tu ? Ha ! Elle reprit contenance et daigna enfin quitter son siège : Depuis quand donner l’illusion du commandement à un homme relève de la soumission ? Tes anciens compagnons ne sont que des pions sur mon gigantesque échiquier. Je m'amuse à les tromper et ils n'y voient que du feu ! A l'heure actuelle, ils te croient morts. Et ce pour la deuxième fois. Elle posa genou à terre en face du Vengeur et glissa la main sur sa joue froide, la caressant tendrement - contact que Burnagore, aussi étrange que cela lui paraître, ressentit bel et bien.
Mais par quel prodige ?
Confus, il ne fit rien pour se dégager.

- Tu te demandes pourquoi j'ai préféré t'affronter plutôt qu'entrer simplement en contact avec toi ? Très bien, je vais te le dire : Il fallait que je te prouve ta faiblesse par A+B. Les mots n'auraient eu aucun impact sur toi...

Ce fut elle qui se détacha de lui. Burnagore avait les yeux rivés droit devant lui. Tout ce que venait de lui dire la sorcière ne lui était pas passé par-dessus la tête, mais cette chaleur sur sa joue, qui s'était aussitôt dissipée, le laissait dans un état d'incompréhension totale.
Complètement largué par les événements, il ne savait plus où donner de la tête. Le feu de la colère, éteint en lui, refusait de rugir à nouveau.
La sorcière, disposée à quitter la pièce, s'arrêta sur le palier et lui coula un regard par-dessus son épaule.

- Tu as perdu tes flammes mais je peux t'aider à les récupérer. Pour cela, il ne tient qu'à toi d'écouter ce que ton oncle a à te dire. Ne sois pas trop odieux avec lui ; après tout, celui qui a chamboulé sa vie, c'est toi.

Elle disparut de son champ de vision, le laissant avec cette nouvelle énigme sur le dos.
Burnagore n'avait aucune envie de découvrir ce qui l'attendait en dehors de ces murs. L'entre-monde le rendait nostalgique. Y retourner tenait maintenant du rêve. Tout cela, il le devait à la chose qui le hantait. Tout cela, il le devait aussi au salaud qu'il l'avait envoyé par-dessus cette putain de falaise. Il eut un rire sans joie.
Je ne sais plus où j'en suis... et ce que je suis capable de faire, désormais.


Il s'était finalement décidé à oser poser le pied en-dehors de sa chambre, à quitter la pénombre pour retrouver la lumière de la forge de son oncle Darod. De dos par rapport à Burnagore, assis sur un tabouret juste assez large pour son impressionnante carrure, le maître des lieux battait le fer, son marteau tenu entre ses mains gantés projetant des étincelles dans tous les sens. Son neveu s'était arrêté pour le regarder faire, hypnotisé comme il le fût dans sa jeunesse par la lumière que produisait la lourde masse de fer à chaque impact. Au bout d'une ou deux minutes, Darod sentit sa présence et lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule... avant de retourner à sa chaude besogne, qui prit fin après deux coups de marteau mesurés. L'artisan leva son œuvre pour en contempler la finalité. Burnagore eut le temps d'aviser une longue lame noire, dentelée pour une obscure raison - ce dont son oncle n'avait pas pour habitude de forger pour des raisons purement pratiques -, avant que son façonneur ne la repose pour se tourner enfin vers lui.
Darod avait conservé sa barbe rousse, quoiqu'un peu négligée par rapport à la dernière vision que Burnagore s'en était fait dans l’instant. Il avait l'air d'avoir vieilli, en tout cas bien plus que ce que le temps aurait dû lui prendre. Pour autant, sous son tablier de forgeron, on devinait aisément qu'une armure de muscles saillants recouvrait sa robuste carcasse.

- Tu te seras finalement réveillé, commença son oncle d'une voix blanche. Personnellement, je commençais à en douter. Mais cette femme me donnait aussi l'impression absurde d'avoir les choses en main. Force est de constater qu'elle ne s'est pas trompée.

En parlant d'elle, Burnagore ne la voyait nulle part. Sans doute était-elle sortie pour s'occuper de quelque sombre affaire.
Il choisit cette occasion pour lui faire part de son ressenti à l'égard de cette garce.

- Je ne lui fais pas confiance.

- Là n'est pas la question, le coupa-t-il. Regarde-moi, dit-il en posant la hampe de son marteau sur son épaule et en agitant l'autre main. J'ai bien cru bon de t'accorder la mienne. Maintenant, regarde où nous en sommes.

Répartie cinglante. Burnagore, pantois, fut bien incapable d'en placer une. Peut-être qu'il en aurait été capable en bien meilleur forme, mais là... valait mieux ne pas trop lui en demander.
Il suivit le regard fatigué de son oncle, qui dériva par-delà la porte d'entrée où les rayons du soleil dessinaient des rais de lumière à travers la poussière volatile.

- Au départ, je n'ai pas cru cette sorcière lorsqu’elle s'est présentée à ma porte. Elle s'exprimait toujours par énigmes, comme une prophétesse. Chaque soir de pleine Lune, j'avais droit à des bribes d'informations, des épisodes complètement fou tirés de ton vécu. J'ai refusé durablement de croire à tout cela, même quand elle a fini par faire irruption dans mes rêves. Ils étaient sacrément réalistes, mais non, je refusais d'y croire, tout simplement. Son regard, plus appuyé, bascula sur son neveu statufié. Jusqu'à ce qu'elle me ramène sa pièce maîtresse : la preuve de tout ce qu'elle avançait sur toi et ta sœur. Accompagnée d'un type revêtu d'une armure complète, tu es apparu devant moi, dans les bras de son suivant, inconscient, blessé et trempé jusqu'aux os. A partir de ce moment-là, je ne pouvais plus rien renier. J'ai tout accepté en bloc, aiguillé par toutes les visions que m'avait montré cette sorcière par le biais de son sceptre. J'ai accepté sa présence ici. Et cette même présence, quelques mois après, m'a permis de surmonter bien des épreuves. Dont une qui t'aurait certainement coûté la vie.



Burnagore le regardait sans comprendre ; Darod lut cette incompréhension sur son visage et l'invita d'un geste à le suivre dehors.
La température ambiante, douce et agréable, contrastait avec le panorama, triste et dévasté, qu'était le village de son enfance. Çà et là, quelques maisons carbonisées s'étaient effondrées sous leur propre poids. Celles qui étaient encore debout pouvaient se compter sur les doigts de la main. La plupart des champs visibles avaient été ravagés. Comme des âmes en peine, certains villageois marchaient, la tête baissée, assignés à quelques tâches du quotidien pour lesquels ils avaient vraisemblablement perdu toute vigueur. Des arbres nus, sans feuillages, donnaient un aspect de cimetière à ce village autrefois si verdoyant. Oh ! Il en restait quand même, de ces arbres pleins de vie, mais ceux-là, lointains, entouraient le village par delà des barrières de bois fortifiées. Des pieux, plantés à l'oblique à même la terre, renforçaient cette impression de champ de bataille. Quelques gars avec des lances arpentaient les environs, l'air grave pour certains et endeuillé pour d'autres.
L'esprit de Burnagore se mit aussitôt en marche, retranscrivant les paroles de son « Ka » comme l'avait si bien baptisé la sorcière :
« [...]le monde est en proie au chaos. Tous ceux que nous avons tués et tous ceux qui ont été tués se sont relevés. La sorcière en a profité pour te ramener dans ton ancien foyer, et notre hôte, secouru par l’intrigante, lui doit maintenant la vie. »

- ...Il ne m'avait pas menti au sujet des morts, s'avança Burnagore, plus livide qu'il ne l'était déjà.

Mais il avait déjà affronté des cadavres ambulants, et cette épreuve-là ne lui était donc ni insurmontable ni étrangère. Ce qui le poussa à interroger son oncle du regard. Celui-ci n'eut pas besoin d'éclaircissements et reprit son récit sans plus attendre :

- Ils ont fait irruption en masse ! Une horde de macchabées, tous animés dans un seul et même but : détruire les vivants jusqu'au dernier. La bataille fut des plus âpres et le village a perdu plus des trois quarts de ses protecteurs, simples résidents compris. Darod, les yeux écarquillés contempla la paume de sa main, qui tremblait comme une feuille. Jamais ma lame n'avait été aussi poisseuse de sang. J'ai tranché dans le tas, sans m'arrêter, en voyant nombre de mes pairs tomber à mes côtés. Finalement, nous avons dû battre en retraite. Le chef de la garde, qui menait l'opération afin d'éviter la débandade totale, y a laissé la vie. Plus tard, nous sommes revenus, préparés et à moitié requinqués, animés par un désir semblable à celui des morts : les détruire tous, jusqu'au dernier !

Burnagore reconnaissait cette expression sur le visage de son oncle. Il l'avait déjà vue dans un miroir lorsque par hasard, au cours d'une bataille, ses yeux rouges avaient eu le temps de contempler son propre reflet.
C'était effrayant. A tel point qu'il ne pouvait pas se permettre de l'interrompre, car l'histoire ne s'arrêtait pas là, bien évidemment.
Cette « épreuve insurmontable »... Burnagore ne savait pas du tout à quoi s'attendre.
Son oncle tourna vers lui un visage vidé de sa rage mais chargé d'une insondable tristesse.

- Alors que cette nouvelle bataille arrivait à son terme, je les ai vus venir, Burnagore. Je les ai vus accourir, une lame à la main, tous les deux, côte à côte... reconnaissables entre mille malgré les années que leurs dépouilles avaient passées sous terre.

Darod s'était replongé dans ses souvenirs morbides. Il n'avisa pas l'effroi, pourtant palpable, qui s'était installé chez son neveu. Celui, finissant par comprendre de quoi il était question, eut un mouvement de recul.

- Ce n'est pas... possible ?

Il n'attendit pas la fin de l'histoire. Au moment où Darod sortait de sa rêverie, Burnagore se trouvait déjà à l'arrière de la maison, là où avaient été enterrés ses parents. Ne pouvant plus se fier à son sens du toucher, dans sa hâte Burnagore avait trébuché quantité de fois en cours de route. Mais il était parvenu à temps pour que son oncle, debout derrière lui, l'aperçoive prostré devant la sépulture bafouée des membres de sa famille.
Plus aucune pierre tombale.
Seulement deux trous béants dans le sol.

- Quand ils sont apparus devant moi, je n'ai pas su brandir mon épée. Comme si la Mort elle-même avait déjà refermé sa poigne glacée sur moi, j'étais tétanisé, incapable de me défendre...

Burnagore n'en croyait pas ses yeux. Il ne voulait plus croire en rien, sinon que tout autour de lui n'était qu'un cauchemar grotesque et qu'il n'allait pas tarder à se dissiper pour le ramener dans son cocon d'invulnérabilité, loin de la vie et de la mort.
Mais son oncle était toujours là, les poings serrés contre ses flancs, et lui racontait tout en détails.

- Toi aussi, tu aurais été incapable de leur faire face. Il suffit de te voir pour en avoir confirmation, ajouta-t-il. Sans l'intervention de la sorcière et de son serviteur, Tout aurait été fini. Tu m'aurais retrouvé ici, avec tes parents, animé par des pulsions étrangères et destructrices. Je t'aurais sans doute tué, et cette funeste servitude t'aurait également affectée.

Les mains plongées dans la terre et les yeux rivés sur l'ancienne tombe ravagée de ses défunts, Burnagore serra les poings. Il était inutile de demander ce qu'il était advenu de leurs corps, car si son oncle se tenait là, encore en vie, cela signifiait sans doute que les dépouilles avaient été réduites en cendres. En revanche, pour l'ex-mercenaire, il existait bien une question dont la réponse se faisait grandement attendre :

- ...Qui est-elle ? souffla le Vengeur. Quel est son rôle dans toute cette histoire, à la fin ?!

- Je l'ignore. Mais j'ai passé un accord avec elle. Il te concerne. Il nous concerne tous les deux...Non : il nous concerne tous.

Dans son état, Burnagore ne prit pas le temps de réfléchir à une réplique très spirituelle. Il la balança au visage de son oncle, les yeux embués de larmes.

- De quel droit ?! rugit-il. Je ne subirai pas une nouvelle trahison !

- Une trahison dont tu n'as pas jugé bon de me parler, espèce de lâche ! tonna son oncle.

Frappé en plein cœur, cette remarque figea le Vengeur sur place. C'était juste. Terriblement juste. Un tel retour de flammes... il le méritait amplement. Burnagore porta une main au pendentif de son père accroché autour de son cou, et le serra entre ses doigts jusqu’à s'en blanchir les phalanges.

- Après avoir miraculeusement échappé à la mort, tu aurais pu frapper à ma porte et me faire part de ce qui vous était arrivés, à ta sœur et toi. A deux, les chances de la récupérer auraient été bien plus grandes. Mais tu as laissé ton cœur se gonfler de ténèbres, et par la même l'occasion de la secourir... Il détourna les yeux, le visage blême. Je l'ai vue, figure-toi, cette facette sombre de ta personnalité, à travers le globe de la sorcière. Tu te plaisais à répandre la mort, à châtier les brigands et les membres de ton Ordre. Tu es même allé jusqu’à répandre le sang aux abords de notre village...

- Pour la retrouver, j'ai dû-

- Tu n'as rien fait pour la retrouver ! le coupa brutalement son oncle. La seule chose qui comptait à tes yeux, c'était de mener à bien cette putain d'expédition punitive. Ta quête de vengeance te tenait plus à cœur que tout le reste ! Ta sœur ? Cette gentille petite sœur dévouée ? Darod lâcha un rire jaune et bref. Juste une raison de plus pour trancher tes ennemis !

Il avait déjà entendu une version, plus implicite, de ce discours dans la bouche d'une certaine Laguz alors qu'il s'était préalablement adonné au massacre d'une bande de pillards. Le nom de cette fille lui avait échappé. Cela ne changeait rien à tout ce que lui avait dit son oncle, à toute cette sale vérité qu'il venait de lui cracher au visage.
Burnagore baissa les yeux comme un chien battu alors que son oncle fit volte-face pour retourner dans sa forge.

- Tu l'as perdue, Burnagore. Fais-toi une raison, lui dit-il, sa voix de nouveau calme mais toujours aussi implacable. Mais je la retrouverai. A ta place. Et toi, tu te contenteras de répondre au contrat qui me lie à cette sorcière. Considère ça comme ton châtiment si ça te chante ; peu m'importe si cela peut me permettre de remettre la main sur ta sœur.

De dos, toujours à genoux devant les tombes retournées alors que son oncle s'en allait, Burnagore eut le bon sens de poser cette question :

- Et qui va s'occuper des survivants de ce village ? Ceux que tu as sauvés avec tes compagnons d'infortune ? Tu comptes... les abandonner ?

L'ex-mercenaire ne le vit pas mais Darod avait secoué la tête, une expression sur son visage dont la froide neutralité ne lui ressemblait guère.

- La plupart s'en sont allés. Ceux-là sont certainement plus sensés que je le suis. Quant aux autres... Il reprit sa marche, lentement, le temps de bien se faire entendre : ils assureront leur propre subsistance par eux-mêmes. De toute façon, tu l'as bien vu : ce ne sont plus que des âmes en peine ravagées par les événements, incapables de se détacher de leur vie d'avant. Ce village est mort, Burnagore. Tout comme la confiance que j'avais en toi.



Quelques jours s'étaient écoulés depuis le départ de Darod. Celui-ci avait fini de travailler sur sa dernière création et s'en était allé, ni plus ni moins. Peu lui importait que son neveu se mette en tête, un jour ou l'autre, de laisser la forge à l'abandon. Darod ne supportait plus l'idée de vivre en ces lieux où la Mort s'était frayé un chemin parmi la population.
Trop de choses ont changé.
Torse nu, en sueur, Burnagore coupait des bûches avec une hache. Son oncle n'en manquait pas, mais cela permettait principalement au Marqué de se calmer... et de se renforcer. Pour l'heure, mieux valait qu'il fende des bûches plutôt que la tête du premier type qui le regarderait de travers.
Il abattit sa hache avec vigueur et la ficha dans le bois à demi-fendu. Du dos de la main, il s'essuya le front.
Ce putain de monde. Les morts. Les gens en général...
En contemplant la paume de ses mains calleuses, il continua de se torturer mentalement.
Et surtout moi.
Il ferma le poing. Plus aucune sensation. Sa hache pourrait lui glisser des mains sans même qu'il s'en rende compte. Dès son réveil, on lui avait volé quelque chose. Et quelle ironie de savoir que le responsable de cette offense se trouvait en lui. Cette odieuse personnalité qui avait fini par conquérir un peu plus de territoire au sein même de son esprit, comme s'il s'agissait d'un champ de bataille... ou d'un terrain de jeu selon le point de vue de l'un et de l'autre.
Burnagore secoua la tête et lâcha un rire froid.
Ha ! Et dire que je l'ai défié dans ces conditions. Mais pourquoi donc ? afin de le retenir ? Ou pour évaluer ma déchéance aussi bien physique que morale ? Putain ! Je ne sais vraiment même plus où j'en suis !
Son oncle n'avait absolument rien perdu de ses compétences à l'épée, à contrario du Marqué. Il s'en était d'ailleurs forgé une, noire comme la nuit et assez large pour découper un poitrail sans problème, qui lui convenait parfaitement. Après quelques échanges, Burnagore avait fini étendu par terre, projeté comme un rien, l'extrémité courbée de la lame massive suspendue à quelques centimètres à peine de son cou.
« Pathétique » avait soupiré son oncle.
En y repensant, Burnagore le perdant s'enflamma, prit la hache avec la bûche collée à son tranchant  et l'abattit brutalement sur la souche ! Les deux morceaux fraîchement sectionnés s'éparpillèrent dans l'herbe. Laissant la hache plantée au bord de la souche, l'Oiseau de sang s'en éloigna en fulminant.
Pathétique, oui ! C'est le mot. Je ne suis plus qu'une merde abandonnée sur la bordure d'une route délabrée !
Il se laissa tomber dans l'herbe et se prit la tête entre les mains, comme si elle n'allait pas tarder à éclater comme un fruit trop mûr.
L'autre garce avait raison depuis le début : je suis faible et je l'ai toujours été.
Plus bon à grand-chose, de surcroît. Même pas à trancher des chairs ! La lame qu'il incarnait s'était émoussée, tandis que celle héritait de son père s'était carrément brisée, plantée dans la main du pantin colossal appartenant à cette maudite sorcière.
Toute la vérité me retombe dessus en cascade !
Le vent se mit à souffler, faisant ondoyer l'herbe autour de lui. Profondément décontenancé, Burnagore poussa un long soupir. Quand il regarda de nouveau ses mains, ses yeux s'arrêtèrent sur sa marque. Cette aile rouge, indélébile, symbole de son appartenance et de sa... malédiction ?

- Allons, allons ! Ne pense pas comme ça, tu vas vraiment finir par te faire des cheveux blancs, siffla quelqu'un.

Ce qui surprit Burnagore car, lorsqu'il risqua un regard en direction de cette voix si familière, juste par-dessus son épaule, il se vit lui, avec des cheveux noirs, assis sur la souche, à jongler négligemment avec la hache malgré son poids.
Subjugué par cette hallucination, aucun mot ne sortit de la bouche du Marqué. Par contre, celle de son double, elle, avait des choses à dire :

- Alors ? Tu comptes rester planté là encore longtemps ? Ça t'amuse tant que ça de jouer au bûcheron, mon petit Oisillon de Sang ? Tu m'as habitué à mieux que de couper du bois. Tu parles d'une Rédemption. Où est donc passée cette haine viscérale ?

Rouge de rage comme de honte, le Vengeur se redressa enfin et tendit le poing :

- Saloperie ! Tu ne vaux pas mieux que l'autre sorcière, toi qui m'a volé l'un de mes sens !

Il se précipita sur sa doublure caquetante et ramena le poing en arrière, prêt à frapper !

- Tu vas voir ta gueule... ?!

Sa tentative de le frapper ne fut qu'un coup d'épée dans l'eau. En clignant des yeux pendant l'assaut, sa cible s'était tout simplement évaporée et la hache était restée plantée dans la souche. Personne n'y avait touché. Personne n'avait jonglé avec.
Burnagore venait simplement de frôler le manche de la hache avec son poing.

- Mais qu'est-ce que... fit-il, les yeux baissés sur la souche, le front dégoulinant de sueur.

- Ton Ka te nargue, dirait-on, déclara une autre voix, qui ne fit pas non plus plaisir au Vengeur.

Celui-ci, voûté et déjà à moitié fou, tourna vivement la tête en direction de la sorcière. Le Marqué ne l'avait pas entendue approcher. Ni elle ni son serviteur en armure, d'ailleurs - probablement celui dont lui avait parlé très sommairement son oncle. Toujours habillée de sa si charmante et sinistre robe noire, la sorcière, les fesses posées sur l'épaule de son guerrier muet, toisait l'ancien mercenaire déprimé avec un éclat malicieux dans les yeux.

- Encore toi, maugréa Burnagore, son regard jonglant entre la marionnette et sa maîtresse. Que cherches-tu à la fin ? T'amuser à mes dépends jusqu'à ce que j'en crève ? Ce serait complètement con, étant donné que tu as participé à ma putain de réanimation.

Effectivement amusée, son interlocutrice porta une main devant la bouche et se mit à glousser.

- Constat réjouissant : te voilà bien plus en forme qu'à ton réveil ! A la frontière de la folie, certes, mais en assez bonne santé pour que je te propose de pactiser avec moi. Son expression s'assombrit et elle se mit à réclamer son dû de manière courtoise : Et de répondre par la même occasion à la décision de ton oncle te concernant. Tu es à moi, Vengeur. Dans ton intégrité.

- Dans mes cauchemars les plus fous, peut-être. Mais ici, dans ce monde..., il s'interrompit pour décrocher la hache de son socle. Ça n'arrivera pas !

Tout en beuglant sa réponse, Burnagore se rua sur la sorcière dans l'espoir de lui asséner un violent coup, ses deux mains jointes sur le manche de son arme !

- Mais nous vivons tous dans un cauchemar, Burnagore, répliqua la sorcière d'une voix suave.

Son titan en armure n'eut qu'à lever sa main cuirassée pour bloquer l'assaut du Vengeur. Celui-ci, incrédule, eut à peine le temps de lâcher son arme qu'il fut saisi à la gorge et soulevé de terre comme un pendu. De sa main libre, le garde du corps de la sorcière rattrapa la hache au vol.

- Tu n'as pas l'air d'avoir compris, très cher, alors je vais devoir t'expliquer les choses plus en détail : ton « Ka » est maître, désormais. Toi, tu ne vaux pas mieux que mon brave petit chien qui te tient par la gorge. Lentement mais sûrement, les rôles vont aller en s'inversant..., elle pencha la tête de côté, esquissant un sourire de petite fille à l'attention du Vengeur. Ai-je toute ton attention ? Ton visage commence à bleuir. C'est inquiétant.

Comme un poisson hors de l'eau, le Marqué battait des jambes, les mains crispées sur celle qui le faisait suffoquer.

- Hoche la tête si tu consens à m'écouter jusqu'au bout. Ma patience à des limites, Burnagore. Tu les frôles dangereusement. Celles-ci, tu ne pourras pas les dépasser sans y laisser la vie une bonne fois pour toute !

Il obéit - un geste quasi imperceptible de la tête étant donné sa position peu enviable - et, d'un claquement de doigts, la sorcière intima à son serviteur de relâcher sa proie. Le Marqué s’écroula dans l'herbe, en position fœtale, et se mit à tousser comme un perdu. Au signal de sa maîtresse, le pantin en armure balança la hache qui, en tournoyant plusieurs fois sur elle-même, alla s'encastrer profondément dans la souche d'arbre.
Le monstre mesurait pourtant sa force à en croire la survie du Vengeur ! Auquel cas ce dernier aurait eu la nuque brisée comme une vulgaire brindille.

- Bien, reprit la sorcière, tout en se laissant glisser le long de son toboggan "humain" qui s'était agenouillé pour l'occasion. Je ne vais pas revenir sur le fait que Darod a laissé ta destinée entre mes mains ; ce serait gâcher de mon précieux temps à force de répétitions. Nous allons donc reprendre là où nous nous sommes arrêtés : les terriiiibles intentions de ton Ka ! fit-elle en agitant les doigts, comme pour jouer au fantôme. Tu représentes son lit de semences. Il y plante ses germes en excitant ta morgue, ce qui, en quelque sorte, rend la « terre » plus fertile. Mais détrompe-toi, Burnagore : cesser de haïr ne te permettra pas d'échapper à son emprise. Pas plus qu'aimer ! On ne se débarrasse pas d'un tel parasite aussi facilement. En revanche...

N'ayant plus le choix, Burnagore, soutenu par un de ses coudes planté dans l'herbe, l'écoutait. Il se tenait la gorge et fusillait la sorcière du regard. Cette dernière semblait apprécier cette expression, car à sa vue son sourire se fit plus large.

- Quoi ? répliqua-t-il sèchement. Tu vas me faire croire... que tu peux m'aider, c'est ça ?

- En revanche, continua l'occultiste, maintenant à un pas du Vengeur, je peux faire en sorte que vous trouviez un terrain d'entente. Je peux faire en sorte de vous satisfaire tous les deux. Et enfin, je peux faire en sorte...

Tout en s'agenouillant à sa hauteur, elle tendit la main et effleura la joue du Vengeur qui, sur la défensive, eut un mouvement de recul. La sorcière réitéra son geste en y allant franco.
Burnagore la sentit encore revenir, cette chaleur à son contact. Il y avait toutefois quelque chose de mystique chez elle. De mystique mais rien suscitant la crainte. Rien de désagréable, non. Rien de tout cela...
Abasourdi, les yeux écarquillés, le Marqué n'avait plus la volonté de se dépêtrer de son emprise.

- ...Que ce que ton double t'a volé te soit restitué, au moins en partie. Elle se retira et rejoignit son garde du corps. Je peux faire de toi mon Ange de la Mort. Un bretteur à tout épreuve. Plus fort encore que mon actuel suivant, précisa-t-elle en tapotant l'épaule caparaçonnée de la marionnette.

Burnagore se releva. Dans ses yeux rouges ne brillaient plus de l'animosité. Il ne s'agissait pas non plus d'un quelconque désir. Ces flammes-là, la sorcière les avaient déjà vues tant de fois danser par le passé à travers les yeux de son espion aviaire. Ici, elle discernait toutefois un brin de différence qui avait son importance.

- J'imagine que tu ne comptes pas faire de moi un non-mort, ou une créature du genre délestée de sa conscience ?

- Auquel cas tu te doutes bien que je ne me serais pas fatiguée à te convaincre de me rejoindre, répondit-elle en toute tranquillité. Tu conserveras tout, et tu obtiendras plus. Ta haine, ta colère, ton désir de vengeance... Tout pour que tu puisses parvenir à tes fins ! A mes côtés, tu seras bien outillé.

- Tout cela à un prix, n'est-ce pas ? s'avança le Vengeur. Qu'est-ce que tu y gagnes dans cette histoire ? Je n'ai rien à t'offrir.

- Oh, que si ! Ton cœur de guerrier me suffit amplement, Vengeur. La noirceur qui en découle, la combativité qui s'en dégage, toutes les ténèbres qui en ressortent... Je m'en délecte ! Je m'en gave ! De part leur intensité, elles me font frémir ! Elles m'ont charmées. Ta vie m'a charmée, Burnagore. Ton parcours m'a galvanisée. Et pour lui redonner un sens, il te suffit simplement d'accepter la main que je te tends.

Et elle la lui tendit, cette même main. Burnagore ne bougeait pas, ses yeux rivés dans ceux de la sorcière. Puis, au bout de quelques secondes, il se décida à faire un pas, puis un autre, et ainsi de suite jusqu'à se retrouver avec les doigts de la sorcière juste sous le nez.

- Dépose-y tes lèvres et je te garantis que tes désirs sanglants seront aussi les miens, promit la sorcière. Scelle notre pacte avec ce geste pour que l'Oiseau de Sang Déchu se transforme en Ange de la Mort.

Et il les y déposa, ses lèvres, sous les yeux ravies de sa redoutable interlocutrice. Pas un mot ne sortit de sa bouche, ni de celle de la personne avec qui il venait de conclure un pacte. Lorsque la concernée fit volte-face, lui se contenta de la suivre.
Un mouvement dans son champ de vision périphérique le poussa à couler un regard par-dessus son épaule.
C'était son double, perché sur la souche, les pieds posés sur le manche de l'arme qui s'y trouvait encastrée, qui le regardait partir en se fendant d'un sourire carnassier.
Déclaration de guerre ? ou bien début d'une entente entre deux sombres personnalités ?
Indifférent, Burnagore tourna la tête et reprit son chemin.
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Lun 30 Juil - 23:51
Au départ, cette collaboration ne changeait pas beaucoup le quotidien du Vengeur. Ce dernier, ayant repris le travail de forgeron de son oncle, jonglait entre son ardente besogne et le maniement de l'épée - qui restait toutefois assez laborieux. Son sens du toucher continuait de lui faire cruellement défaut et si jamais il avait le malheur de laisser traîner ses mains n'importe où sans regarder où il les posait, sa vie devenait un putain de calvaire ! Le Vengeur perdait patience au fur et à mesure que les jours s'écoulaient. Cette existence de sédentaire n'était plus à son goût. Son épée lui manquait. Sa vie de mercenaire lui manquait. Mais s'il y avait bien une chose qu'il nourrissait en lui, comme auparavant, une chose qui dans tous les cas ne s'éteindrait plus : oui, c'était bien le brasier de la vengeance !
Virulent. Irrépressible. Son appel retentissait dans son esprit. Son cœur battait la cadence sans que son propriétaire en ressentent les battements - il les entendait seulement. Tout en lui s'accordait pour le tirer au-dehors et le pousser à reprendre la route. Chaque fois qu'il contemplait les flammes, que ce soit dans le foyer de sa forge ou même dans la cheminée, le visage grimaçant de son Némésis s'y dessinait. Comme pour couronner le tout, son Ka imitait la voix de son meilleur ennemi et terminait toujours ce petit cinéma par un rire machiavélique.
Mais comment Burnagore allait-il pouvoir s'entendre avec cette... chose ?
Son Ka s'amusait à ses dépends. Le faire sortir hors de ses gongs en se « matérialisant » là où ses yeux finissaient tôt ou tard par se poser était l'un de ses incommodants passe-temps.
Pour remédier à cela, le Marqué devait - chose qui aurait tenu de l'absurde quelques jours auparavant - attendre le retour de la sorcière partie il-ne-savait-où trouver "tout le matériel nécessaire au rituel" pour lequel il ferait office de patient.
Je suis tombé de haut ! De terriblement haut pour avoir une confiance aveugle en la personne qui, il n'y a pas si longtemps que ça, a manqué de me noyer. Si le monde a changé, j'ai également été pris dans la spirale qui l'a affecté.
Étrangement, quand toutes les pensées de Burnagore étaient tournées vers la sorcière, son ombre lui fichait la paix. Pendant son moment de solitude, le Marqué s'était mis à croire en une théorie du complot...
Et si la sorcière avait manipulé son autre-lui pour étendre plus facilement ses fils jusqu’au Vengeur lui-même ?
Si tel était le cas, Burnagore se retrouvait dans de beaux draps. Oui, si tel était le cas, il était pris entre deux feux. L'un brûlait toutefois plus intensément que l'autre et risquait de tout lui dérober. L'autre - et il préférait de loin s'accrocher à cette idée - avait des chances de mettre un point final au conflit qui avait pris lieu dans sa laborieuse psyché.
Bref. En attendant le retour de l'intrigante, Burnagore avait restauré son âme de forgeron - provisoirement, cela dit ! Le temps de battre suffisamment le fer pour mettre au point des lames adaptées à sa poigne et quelque peu semblables à son Défunt Ignifer. Il s'était même arrangé pour que l'acier tranchant de ces ersatz de Fers Létaux passent du gris au rouge sombre.
Il n'était plus question de brandir une lame à l'éclat doré sous les yeux de ses ennemis. La couleur qu'il avait choisit était définitivement plus proche de la vision du monde qu'il se faisait.
Il ne me manque plus qu'une seule chose. Un seule. Ce dont ma privé mon foutu double ! Ce qui m'a valu trébuchements et doigts écrasés. ...Sérieusement ? Suis-je vraiment sensé collaborer avec un moi aussi détestable ? Ce « Ka », comme elle le nomme, n'est-il pas plutôt un conglomérat de pensées parasites qui s'est travesti en une imitation quasi parfaite de ma personne ?
Beaucoup d'hypothèses prenaient forme dans l'esprit fertile - et un chouïa dérangé - du Vengeur. En l’occurrence, ces idées-là étaient toutes aussi sombres les unes que les autres...


Il ne fallait rien lâcher. Il fallait même supprimer toutes les pensées nuisibles qui s'étaient invitées dans son esprit pendant sa période de stagnation dans l'entre-monde. Pour avoir une chance de réanimer durablement le brasero de son âme, ce torrent de vie sulfurique qui l'habitait, Burnagore ne devait absolument pas se laisser abattre ! Pour s'occuper, il avait ses lames, et bien assez de temps pour les manier et tenter de s'accoutumer à la regrettable perte de son sens.
A son Ka, Burnagore n'avait pas dit son dernier mot. Derrière la forge de son oncle, il se donnait à fond sur le poteau d’entraînement, enchaînant coups d'estocs, coups droits et revers jusqu'à nourrir l’herbe de sa sueur. Quand sa vue commençait à se brouiller en raison de son épuisement, le Marqué s'accordait une petite pause salvatrice avant de reprendre l'entraînement.
Comme son oncle avait été prévoyant vis-à-vis des réserves de nourriture que contenait sa demeure, Burnagore avait fini par reprendre du poil de la bête. Son corps, sculpté par le maniement de l'épée et du marteau, avait récupéré de son lustre d'antan - et peut-être plus encore. Cependant, ce n'était pas une raison pour diminuer la quantité des efforts fournis. Par moments, son entraînement fut si bruyant qu'il avait fini par attirer la curiosité d'une gamine du coin, que ses parents rabrouaient souvent pour avoir eu l'audace d'approcher aussi près un individu « doublement armé et assez dingue pour se parler à lui-même, parfois au point d'injurier un fantôme ».
Burnagore aurait de loin préféré ne pas avoir de contact avec les habitants de ce village, sans quoi il risquait fort de s'y attacher. Or il ne comptait pas s'installer dans la forge de son oncle. Cette vie-là ? Pas question qu'elle s'éternise.
Bref, la jeune fille l'avait abordé un jour où le soleil dardait le terrain d'entraînement de ses impitoyables rayons. Elle se tenait là, à quelques pas de lui, accroupie, les coudes posées sur ses genoux et le menton soutenue par ses paumes, ses grands yeux bleus rivés sur le Marqué. Une petite robe brune pour toute tenue, sa chevelure blonde nouée en chignon éveillait quelque souvenirs dérangeants chez le bretteur qu'elle avait appris à admirer.
Il n'avait pas pu se montrer brusque avec la jeune fille. Son Ka en avait d'ailleurs profité pour le titiller un peu à ce sujet, bien que son intervention ne fut point probante.

- Tu ne devrais pas être ici, lui avait-il fait remarquer, ses pupilles rouges braquées sur elle. C'est un endroit dangereux.

- N'importe quoi ! Tant qu'on dépasse pas les barrières, ici, on risque rien ! C'est papa et maman qui me l'ont dit, le tout lâché avec un grand sourire candide.

- Peu importe les inepties que tes parents aient pu te raconter : une lame reste un engin de mort, et le lieu où tu la brandis n'y change rien, répliqua le Vengeur, implacable.

- Pourtant les messieurs casqués se servent de leur lance pour protéger. C'est aussi un engin de vie, non ? s'enquit-elle, un index posé sous son menton comme pour se donner l'air de réfléchir très sérieusement à la question.

Burnagore pouffa de rire en continuant de faire claquer ses lames contre son poteau d’entraînement en forme de croix.

- Pourquoi tu rigoooooles ? C'est pas drôle !

- Je ne ris pas, répondit-il en se tournant à demi vers la gamine. Ce « rire »-là était factice. Si les gardes te donnent l'air d'être des protecteurs, alors je ne vais pas te faire croire le contraire. De toue façon, tu auras tôt fait de le découvrir par toi-même en grandissant.

Tout homme qui porte une arme, qui sait s'en servir et qui a déjà ôté la vie avec est un tueur. Le Vengeur voyait les choses ainsi, comme tous les mercenaires dont les pieds étaient restés cloués au sol. Les hommes dont il était question, que la jeune fille avait l'air d'appréciés, n'en demeuraient pas moins des tueurs. Burnagore l'avait senti rien qu'à leurs regards. Ils se méfiaient de lui autant que lui se méfiaient d'eux.
La petite n'avait pas cherché à approfondir le sujet et le Vengeur lui en était secrètement reconnaissant.

- Dis, dis ! Tu t'appelles comment, Monsieur ? Moi c'est Gwendolyne !

Le Marqué garda les yeux clos un instant et se massa le front. Cette histoire allait mal finir. Il ne devait PAS s'attacher à qui que ce fût. Cette règle d'or ne devait PAS être bafouée.
Mais peut-être que le fait d'avoir eu une petite sœur à ses côtés pendant de longues années l'avait fragilisé sur certains points. Rien que le fait de poser les yeux sur cette gamine l'embrouillait...
Aussi ne jugeât-il pas bon de lui confier son ancien pseudonyme - Bolganone - symboliquement recouvert du sang de bon nombre de ses ennemis.

- Appelle-moi « Bretteur » si ça te chante, lâcha-t-il, déconcentré au possible.

- Mais c'est pas ton vrai nom, ça ! s'insurgea Gwendolyne. Arrête de me traiter comme une gamine, espèce de méchant !

- « Méchant » me va comme un gant, s'amusa le Marqué.

- Naaan ! Dis-le moi, s'il te plaiiiiit ! l'implora-t-elle, les mains jointes, avec des yeux de chat.

Les mains soutenant ses lames calées contre ses hanches trempées de sueur, Burnagore poussa un long soupir.

- Si jamais je te le dis, tu me lâches la grappe ?

- Oui ! C'est promis !
Mentit-elle... du moins en partie.

- Burnagore, céda l'ex-mercenaire... juste avant que la mère de la petite ne la hèle en lorgnant prudemment le bretteur roux.

Putain, les boules ! A une seconde près.
La gamine lui adressa un clin d’œil avant de rejoindre son affolée de mère.
Elle l'avait bien eu. Sans doute qu'elle connaissait les habitudes de sa mère, notamment l'heure à laquelle elle risquait de venir la chercher.

- ...Quelle sale petite peste.

Il reprit aussitôt son entraînement, ses lèvres toutefois étirées par un mince sourire.
Les jours suivants, ce genre de petites visites s'étaient multipliées. Les parents n'avaient manifestement aucun contrôle sur la gamine survoltée. Ils avaient beau la rabrouer vis-à-vis de ses mauvaises habitudes que cela n'y changeait rien.
Pour le Vengeur, une telle relation avait ses revers. Cette fillette lui rappelait différentes personnes, à différentes époques de sa vie d'avant...


Profitant du bazar laissé par son déserteur d'oncle, Burnagore mettait aux points quelques pièces d'un équipement qui aurait fait pâlir de jalousie ses lointains confrères. Il avait commencé par concevoir un gant en fer noir - et non pas une paire, juste de quoi dissimuler la marque visible sur le dos de sa main droite - dont l'utilité seconde reposait sur une amélioration de la prise que sa main aurait sur le manche de ses sabres. En l'absence de sensation au bout de ses doigts et dans la paume de sa main, le Marqué devait faire tout le nécessaire pour ne pas perdre son arme en plein combat. Le matériel de son oncle allait l'y aider. La sorcière n'étant toujours pas réapparue après son ouvrage terminé et ajusté, il avait également fini par mettre au point une paire de bottes renforcées mais non moins légères et qui, en prime, contenaient un mécanisme caché dans leur épaisse semelle : en exerçant une certaine pression sur un point précis du talon, une lame jaillissait du bout de la semelle. Burnagore ne s'était pas imaginé pouvoir projeter les couteaux intégrés, mais ce petit détail n'avait pas d'importance ; il préférait les savoir bien fixés et le mécanisme bien huilé. Le cul vissé devant son plan de travail, le forgeron s'occupait des derniers ajustements quand la sorcière, suivie par son fidèle toutou en armure complète, fit irruption sur le territoire abandonné par Darod.

- Je ne t'ai pas trop manqué j'espère, lui lança-t-elle jovialement.

- Pas le moins du monde, mentit-il en lui coulant à peine un regard. Il surenchérit par un deuxième mensonge : L'homme est une créature fascinante, capable de s'adapter à tout type d'environnement.

Il manipulait le mécanisme de l'une de ses futures bottes tout en tenant la conversation. Lorsqu’il pressa le déclencheur sur le talon de son accessoire, la lame fit son apparition. Satisfait, le Marqué reposa son œuvre sur le plan de travail et se tourna vers la sorcière.

- On travaille dur à ce que je vois, constata-t-elle. Tu n'as pas lésiné en mon absence. Il suffit de te regarder pour s'en apercevoir. Des muscles taillés à la serpe et une peau à moitié brûlée par le soleil ! Nous allons donc pouvoir passer aux choses sérieuses. Elle ne prit pas la peine de se retourner pour parler à son garde du corps. Couplé à ses mots, un simple geste permit à la sorcière de le faire aller dans son sens : Dépose-moi tout ça ici et veille à ce que nous ne soyons pas dérangés pendant le rituel. Ah ! et profites-en pour fermer la porte.

- Tu as trouvé tout ce dont nous avons besoin ? s'interrogea l'ex-mercenaire, sceptique devant le peu de matériel qu'avait rapporté le pantin maintenant affairé.

Le tout, méticuleusement disposé sur une sorte de couverture sombre, ne l'impressionnait pas outre mesure.

- Et bien plus encore, sourit son interlocutrice. Déshabille-toi. J'ai besoin que la moindre parcelle de ta peau soit à nue pour mener à bien ce rituel.

- Pourquoi ? demanda-t-il, un peu réticent à l'idée de se mettre à nue devant cette femme, et ce pour plusieurs raisons.

- Tu m'ennuies. Contentes-toi d'obéir et tout se passera aussi vite que bien.

Burnagore ne fit pas mine de bouger. Il soutenait le regard autoritaire de la sorcière, qui comprit qu'elle n'obtiendrait pas son concours en lui parlant comme à ses marionnettes. Elle évacua un soupir et reprit moins durement :

- Pour remédier à ton petit problème de sensibilité, je vais devoir te tatouer des pieds à la tête. Et au travers des motifs cabalistiques que j'aurai dessinés à la surface de ta peau, je pourrai faire circuler ma magie selon un laps de temps prédéfini.

- Me... tatouer, dis-tu ? répéta le Vengeur, guère enchanté par cette idée saugrenue.

- Qu'espérais-tu, Burnagore ? Que j'étais partie, pendant tout ce temps, en quête de mots magiques afin de te les souffler au visage pour que tu retrouves ton sens perdu ? Si la magie était aussi simple, n'importe quel décérébré saurait s'en servir. Fort heureusement pour le monde, elle ne l'est pas. Maintenant, si tu comptes me faire poireauter encore longtemps, je te laisse à ton bricolage jusqu'à ce que tu reprennes tes esprits une fois que ton Ka aura la main mise sur tout le reste de tes sens. L'heure n'est plus à l'hésitation, Burnagore. N'oublie pas que nous sommes liés par un pacte.

L'air sinistre, Burnagore la contemplait.

- Les mort qui se sont relevés... qui me dit que ce n'est pas ton œuvre, toi qui es capable de réaliser autant de prodiges ? Qui me dit que tout ça, tous ces événements improbables, n'ont pas un rapport avec tes exactions ?

La sorcière le foudroya du regard un instant... avant de se fendre d'un sourire enjôleur.

- Tu as choisi ce moment pour m'exposer tes doutes et tes craintes ? Quel drôle de spécimen nous avons là !

- Réponds-moi.

- Bougre d'idiot ! lui cracha -t-elle en s'avançant à un cheveu de son visage, les traits crispés par la colère. Comme tout le monde, j'ai mes limites ! Par conséquent, je ne suis pas capable de commander à une armée de macchabée d'envahir le monde. Et puis... moi, je privilégie la qualité à la quantité, très cher. Une légion de décérébrés, indisciplinés, aveugles et affamés, ne me servirait à rien. Je prend toujours grand soin à sélectionner mes pions, fit-elle en indiquant son chevalier d'un geste, ainsi que mes partenaires, dit-elle en ancrant ses prunelles sombres dans celles du Vengeur.

Elle l'embrassa à pleine bouche, manquant le faire basculer en arrière. Affecté par cette proximité, les nerfs du Vengeur, pourtant « court-circuités », s'étaient momentanément remis en marche.

- Maintenant, au travail ! Retire-moi tout ça et terminons-en. Cela risque d'être un peu éprouvant pour toi, tu ferais mieux de t'y préparer mentalement, le temps que j'organise mon plan de travail.

Burnagore, d'abord immobile comme si la Gorgone l'avait pétrifié du regard, se résigna et obéit aux recommandations de cette étrange femme.
Quelques minutes plus tard, allongé sur la plus grande table de la forge, la sorcière faisait courir sa plume, imbibée d'un florilège de substances exotiques, sur sa peau. Pendant l'opération, elle lui fit savoir qu'elle avait utilisé de ses « fluides » pour mettre au point sa mixture. Burnagore s'était silencieusement demandé si, malgré le fait que le produit était d'un rose pâle, l'inquiétant liquide ne contenait pas autre chose que du sang ?
Comme si elle avait lu dans ses pensées - ou dans son regard mitigé - la sorcière lui avait énuméré quelques noms de plantes et de pierres abracadabrants, avant de se plonger dans une sorte de transe pendant laquelle elle récitât des paroles mystiques, parfaitement incompréhensibles pour les non-initiés.


Étendu sur la table, non plus sur le dos mais maintenant sur le ventre, Burnagore venait tout juste de se réveiller. Quand il cligna des yeux, Le Vengeur repéra la sorcière qui, dos à lui, lavait ses outils avec les moyens du bord, son sceptre calé contre un mur adjacent à sa position.
Elle tourna la tête vers lui et esquissa un sourire en coin alors qu'il semblait étonné de n'aviser aucun tatouage sur sa peau. Les sourcils froncés, il remuait son bras en tout sens pour le contempler sous tous les angles possibles.

- Pourtant, ils ont bel et bien été tracés, fit-elle en lui ramenant une carafe d'eau avant de s'asseoir à ses côtés. Sensations et tatouages ressuscitent à mon simple contact quand ma magie te caresse, ou bien lorsque tu laisses s'exprimer tes pleins pouvoirs. Le reste du temps, ni l'un ni l'autre ne sera actif.

- ...Ce n'est pas exactement ce qui était convenu.

- Oh, bien sûr que si ! Tu ne croyais tout de même pas te passer de moi aussi facilement ? s'égailla la maligne. Ton problème est des plus complexes, mais il existe quantité de moyens pour le contourner. J'ai déjà travaillé sur un cas similaire, si cela peut te rassurer. Elle leva soudain un index vers le plafond, toute excitée pour une raison obscure ! Ah ! J'allais oublier.

Sous les yeux d'un Burnagore ahuri, elle alla piocher dans un coffre difficilement accessible. Là où Burnagore n'aurait jamais eu l'idée d'aller fouiller. Quelques instants plus tard, elle revint vers lui avec quelque chose d’effroyable long sur les bras, scellé dans une sorte de cage en forme de fourreau.
Ce qui en était prisonnier était une lame noire comme de l'encre et peut-être aussi longue que Burnagore - à quelques centimètres près. Le Vengeur la reconnut tout de suite, dentelée comme elle était, car il s’agissait là de la dernière arme sur laquelle avait travaillé son oncle. Pour une raison qu'il lui échappait, Darod ne l'avait pas prise avec lui.
De la garde jusqu’à la pointe, elle était recouverte de symboles cabalistiques. Dénuée de gouttière en son milieu, la lame avait quelque chose d'étrange. Un petit renflement bien particulier qui s'étendait...
La sorcière la lui tendit et les interrogations de Burnagore s’effacèrent aussitôt.
Sentiment plus qu'étrange, cette lame était faite pour lui, il le savait.

- Ta dernière lame s'est brisée cette nuit-là, quand tu t'es frotté à mon molosse disparu. Alors j'ai décidé de substituer Eskhárion par cette œuvre d'art. Baptise-là comme il te plaira, car elle t'appartient désormais.

- Mais... pourquoi l'a-t-il forgée pour moi ? Pourquoi... a-t-il perdu de son temps avec moi ?

- Hum ? Tu veux parler de son créateur, ton oncle ?... Va savoir. Toujours est-t-il que j'ai pris soin de l'ensorceler.

- Tu as fait quoi ?! s'insurgea Burnagore, comme si la sorcière venait de commettre une blasphème.

- ...Pour qu'à chaque effusion de sang, cette lame te restitue un peu de tes sensations, termina-t-elle.

Conclusion qui laissa le Marqué plus ahuri qu'il ne l'avait jamais été auparavant.
Il baissa les yeux sur l'épée longue, dont le manche, adapté à la taille de la lame, disposait d'un emplacement pour chaque main, toutes deux séparées par un repère adroitement placé en son centre.
On en me dit jamais tout, bordel ! Jamais tout.
Un croassement rauque l'arracha à sa contemplation. Le corbeau de la sorcière venait de pénétrer dans la pièce à toute vitesse pour prévenir sa maîtresse. Du coin de l’œil, Burnagore vit quelque chose remuer près des accessoires de la sorcière. Cette espèce de couverture sombre et trouée, en l'occurrence, semblait ballottée par un vent inexistant. Quelque chose de mystique semblait l'attirer vers l'extérieur.
Impassible, le Marqué reporta son attention sur la sorcière. Avec elle, il ne fallait vraiment plus s'étonner de rien car tout était insolite.

- Les ennuis arrivent, déclara-t-elle. Je dirais même qu'ils sont là, et qu'ils encerclent le village pour y fêter le sabbat.

Pendant ce temps-là, l'espèce de couverture en piteux glissait au sol comme un fantôme, direction la porte d'entrée et de sortie devant laquelle se tenait, immobile et droit comme une forteresse, le froid chevalier.
Étrangement calme, tout l'inverse de la sorcière, Burnagore pointa du doigt le grand morceau de tissu qui se faisait la malle.

- Ta serpillère a soif d'aventure, visiblement.

- Hein ? fit la sorcière, arquant un sourcil, avant de suivre l'indication de son interlocuteur. Ha !! Toi ! cria-t-elle à son serviteur armuré. Récupère-moi ça et donne-le-lui immédiatement !

Elle parlait bien entendu de Burnagore qui, perplexe, ne tarda pas à se retrouver avec le drap bouffé aux mites sur les bras. Il interrogea la sorcière du regard alors qu'elle préparait déjà son départ. Celle-ci le rabroua sur-le-champ, après lui avoir décoché un regard qui suggérait clairement qu'il devait absolument se magner le train !

- Rhabille-toi, triple buse ! Ces ennuis-là ne nous concernent pas. Nous n'avons pas d'énergie à dépenser pour rien... la fibre de l’enseignement reprit le dessus chez elle, le temps d'une explication : Cette cape réagit à la magie sombre et tout ce qui s'en rapproche. Elle tend toujours à rejoindre la source la plus proche de sa position, mais ne se nourrit de rien. Maintenant, allons-nous-en ! Exécution !

Burnagore se fendit d'un large sourire qui n'avait absolument rien de sain. Son expression lui donnait à la fois un air sinistre et amusé. La chose en lui partageait ce sentiment d’excitation intense ! Comme la sorcière le lui avait suggéré, il alla s'équiper mais pas dans le même optique.

Vêtu comme la Mort, drapé de la sombre cape, gant tout aussi menaçant enfilé à sa main droite, tout aussi dangereusement botté, lames aux hanches et dans le dos - dont le fourreau de la longue épée accroché, qui ressemblait plus à une cage qu'autre chose -, les intentions réelles du Vengeur étaient transparentes.
Il ne comptait pas quitter les lieux sans demander son reste aux importuns.

- Burnagore, je te déconseille fortement de me mettre à 'épreuve dans un moment pareil, le prévint-elle. Tu n'es pas encore en condition pour combattre ces choses, et je-

- Alors fais-en sorte que je le sois avec ta magie, éluda-t-il. Je veux ressentir, même quelques misérables petites minutes, le trajet sanglant qu'empruntera chacune de mes lames à travers la chair de nos ennemis.

Désabusée, elle leva son sceptre à hauteur du front du Vengeur et lui instilla une infime partie de sa magie, qui eût tôt fait de se propager dans tout son être. Les tatouages et les sensations refirent leur apparition - pas entièrement, certes, mais suffisamment pour que Burnagore en fusse satisfait.

- Ce ne sont que des cadavres ambulants, Burnagore. Peu importe ce que tu cherches, tu n'obtiendras aucune réponse de leur part ! C'est un combat stérile, et tu le sais très bien ! Tu dois-

- Chut ! Silence, intima le Vengeur un index levé devant sa bouche.

Tendant l'oreille, il tourna lentement la tête de côté, ses yeux de fou braqués sur la sorcière.
Parmi les cris de terreur en pleine éclosion et l'imminente arrivée des cris d’agonie des villageois, on entendait quelqu'un vociférer des espèces... d'incantations. Ou des paroles de dément, sans queue ni tête.
La sombre joie dans le cœur de Burnagore se fit plus intense.

- Tu l'entends, n'est-ce pas ? s'enquit-il de façon purement rhétorique. On dirait bien que, pour une fois, tu t'es trompée.

Il passa le seuil avant de s'arrêter, puis se tourna à demi vers la sorcière, toujours la même expression glauque imprimé sur ses traits.

- Surtout, sorcière, prends ton courage à deux mains pour courir le plus loin possible. Et fais attention en chemin : tu pourrais trébucher avec toutes ces racines qui dépassent du sol. Loin de moi l'envie que tu finisses étendue par terre, inerte, le crâne fendu sur un rocher.

Le regard que lui lançait la sorcière sous-entendait qu'ils n'en avaient pas fini tous les deux. Qu'ils allaient se revoir bien assez tôt... pour peu que le Vengeur survive à cette folie.


- Ô ruine et désespoir ! Répandez-vous sur ces terres afin que les mécréants qui les occupent se plient aux noirs désirs de notre Seigneur et Maître vénéré ! Que ce culte continue son expansion dans le sang, et que la non-mort qui s'ensuit rende ce monde meilleur ! Il n'y a pas d'autre issue pour que tous deviennent égaux. La Mort est Bénédiction, mes frères ! Écoutez ma voix, qui est celle du salut transmis par le Grand Death lui-même, pendant que le glaive de l'impartialité vous frappe en plein cœur et vous y convertisse !

Le fanatique, habillé comme un prêtre, avec son codex dans une main, écartait souvent les bras en répétant inlassablement ce sombre discours. Autour de lui, quelques pauvres gardes gisaient au sol. L'un avait les entrailles à l'air et le visage figé dans une expression de terreur indicible. Un autre, les yeux tout aussi révulsés, s'était immobilisé dans une bien étrange posture, une jambe pliée selon un angle improbable sous son corps, sa propre lance fichée dans la hanche. Son cou ensanglanté comptait quelques empreintes de dents.
Le faux-prêtre s'était interrompu, dérangé par ce qu'il définit tout d'abord comme un mouvement dans son champ de vision périphérique. Il finit pas passer outre, se disant sans doute que le vent qui balayait ce futur village fantôme s'amusait à lui jouer des tours.
Il n'avait pas tout à fait tort, car ce vent-là existait bel et bien, mais ne partageait aucun de ses desseins et de ceux de son précieux maître.
Il reprit son texte... avant de se figer une nouvelle fois pour baisser les yeux sur son ombre qui, pour une obscure raison, avait soudainement suivi un mouvement qui n'était définitivement pas le sien... Une seconde plus tard, la main qui tenait le codex prit son indépendance, une gerbe de sang sortant du membre amputé !



C'était le Vengeur, qui avait fini par lui tomber dessus en traître.
Le fanatique poussa un cri effroyable au moment où sa main coupée, qui tenait toujours le codex, touchait terre. D'un coup derrière les genoux, Burnagore le fit se prosterner avant de le contourner tranquillement, nullement dégoûté par l’hémorragie de sa proie.

- AAAAAH ! AAAAAH ! Beugla le fanatique, penché sur son moignon sanguinolent.

- Ruine et désespoir, hein, sourit le Vengeur, qui le contemplait de haut, sa lame souillée posée sur son épaule. Dans ce cas, accorde-moi cette danse, veux-tu ? Le désespoir et moi avons partagés de longs moments ensemble.

Sa proie sanglotait, incapable de relever la tête en raison des éclairs de douleur que lui envoyaient sa main sectionnée. Burnagore le saisit par les cheveux - et il y avait matière à saisir, car ils étaient longs.

- Épanche-toi donc sur ton Seigneur et Maître. Ton « Grand Death », qui a commis l'erreur de réanimer les mauvaises personnes. Petit conseil d'ennemi : ne joue pas aux cons avec moi, il te reste encore une main, le menaça-t-il en posant sa lame pourpre sur son dernier poignet.

- Ha... Ha Ha ! Tu blasphèmes, pauvre fou... Mais je ne crains pas la mort, moi ! Peu me chaut que mon sang coule, car la non-mort guidera mes pas, comme tous ceux qui sont tombés en ce bas monde ! s'exclama-t-il, le visage perlant de sueur, surpassant la douleur à l'aide de sa foi absurde. Et elle te happera aussi !

Le dément, hystérique, empoigna la lame du vengeur. Burnagore tira la seconde, qui se trouvait contre sa hanche gauche, et d'un revers délesta son interlocuteur de son autre main. Une simple goutte s'était posée sur sa joue balafrée. Cette sensation morbide d'être éclaboussé par le liquide vital de son ennemi le fit frémir de plaisir ! Bien plus que la douce caresse du vent sur sa peau tatouée.
Et dire qu'il n'avait pas encore récupéré la totalité de ses sensations...
Son double aussi se délectait de tout cela et, dans les coulisses de l’esprit du Vengeur, lui soufflait de continuer. Oui, de laisser le venin de sa haine couler dans ses veines !
Burnagore se sentait de nouveau vivant. Par contre, l'homme en face de lui n'allait pas tarder à rejoindre une contrée plus adaptée à ses réels désirs. Alors que le fanatique hurlait encore de douleur, le Vengeur, d'un simple coup de pied, l'étendit sur le dos et posa la pointe de sa boite contre la gorge du malheureux. Il lui laissait toutefois la permission de s'exprimer.
Quel brave tueur !

- Je viens d'exaucer ton souhait. Tu m'en dois une, reprit-il, toujours plus sinistre seconde après seconde. Où puis-je trouver l'entité Absolue que tu adules tant ? Cela m'ennuie qu'il saccage mon travail. Un homme mort doit le rester, point.

Il crachait du sang, le bougre ! Sa fin approchait à grands pas. Agité par de petits spasmes, le fanatique éructa, un sourire satanique suspendu à ses lèvres rouges :

- Partout... autour de nous... dans nos cœurs.

Avec un franc plaisir, le Vengeur plongea sa lame dans la poitrine du vilain plaisantin. Bien volontiers, il « loupa » l'artère.

- Merde, dit-il en portant son poids sur le manche de l'arme. Je crois bien que j'l'ai manqué.

Enfin, lassé d’entendre les braillements de sa victime, il actionna du talon le mécanisme situé sous sa botte. La lame alla immédiatement se loger dans le cou du fanatique, qui mourut noyé dans son sang. D'une seconde précision sur son talon, Burnagore ramena son arme secrète dans son étui caché. Avant de se détourner du cadavre, il prit soin de le décapiter.
Excité par cette tête coupée qu'il tenait par les cheveux, le Vengeur, d'une voix suave, lui glissa ceci à l'oreille, comme s'il lui faisait une confidence très intime :

- Pour charmer ton auditoire, prends ce ton-là. Les catins te diront que sur les bordures de route, ça attire plus facilement la clientèle.

Puis il la laissa retomber parmi la charogne. Ladite charogne commençait d'ailleurs à se relever en gémissant d'une voix sépulcrale. Les deux gardes revenaient à la vie. Ou s'étaient plutôt joints à la non-mort.
Enhardi par ses pulsions meurtrières, Burnagore leur arracha la tête des épaules ! Quand il en eût terminé avec ceux-là, et ce avant même que leurs têtes virevoltantes ne roulent par terre, ses deux lames pendaient le long de ses bras éclaboussés de sang.
Rien de tel qu'un bon petit massacre pour se remettre les idées en place !
Son regard se promena tout autour de lui, passant outre les chaumières abandonnées, les pieux obliques plantés dans le sol, la voie délabrée, les quelques corps étalés, pour finalement se poser sur les arbres de la forêt voisine.
Je me trompais. En fin de compte, le monde n'a pas tellement changé ; j'avais simplement perdu ses couleurs de vue. Darod avait raison : je ne suis bon qu'à tuer. Tuer.... me revigore ! C'est devenu une vérité indiscutable.
Les tatouages, hautement visibles sur sa peau malgré tout tâchée de sang, émettaient une chaude lueur. Il entendait son cœur tambouriner dans sa poitrine. Burnagore serra le poing sur le manche de son arme en esquissant un sourire de psychopathe.
Que se passera-t-il quand l’occasion de découper Céasar se présentera à moi ?
...Nous en sortirons heureux comme jamais nous l'avons été auparavant !

Burnagore rengaina ses armes et porta la main à son visage. Il se cambra en arrière et poussa un rire effrayant, qui ne semblait pas provenir de sa bouche mais bien d'une autre. Celle d'une personnalité, avide de sang, qui ne lui appartenait pas.
Un cri déchira le silence qui avait suivi son hilarité ! Celui d'une petite fille, et pas des moindres...
Vengeur pivota sur lui-même au moment où les pans de sa cape lui indiquaient la position du fléau. Ce fléau - un Laguz loup zombifié par l'avidité nécrotique de Death ou de ses suivants - courrait après la faible Gwendolyne !
Même si la mioche détalait très vite, le souffle court, la monstruosité qui la talonnait n'était pas loin d'elle.
Ce fut un autre type d'impulsion qui poussa l'ex-mercenaire à se ruer vers elle. Une impulsion que son Ka ne partageait pas avec lui. Ce n'était pas en raison du fait que Burnagore n'aurait jamais le temps de sauver la petite avant que le loup ne lui saute dessus ; cette passivité soulignait simplement le fait que « sauver » et « protéger » n'inspiraient qu'une profonde révulsion à la bête nichée en lui.
La gamine continuait de courir comme une perdue, les mains tendues vers l'avant en hurlant à l'aide !
Cette vision glaça le Vengeur, qui recourut instinctivement au pouvoir que lui avait conféré sa naissance - selon ses suppositions. De tous les pores de sa peau s'échappaient de minces volutes rouges, qui se tortillaient aussi le long de ses bras. Sa grande balafre au visage, incandescente, paraissait brûler d'un feu nouveau. Dans son sillage, alors qu'il se déplaçait à une vitesse vertigineuse, la matérialisation pourpre de son pouvoir s'évaporait.
La furie ne prit pas fin tout de suite.
Contre toute ses attentes, Burnagore était parvenu à hauteur de la gamine et venait tout juste de la dépasser au moment où sa longue lame glissait hors de sa cage-fourreau. Sans son précieux sens du toucher, il aurait sûrement perdu l'équilibre et se serait ramassé aux pattes du loup.
Mais ici, il n'en fit rien.
L'acier noir fit barrage au Laguz corrompu et se fraya un chemin entre ses mâchoires grandes-ouvertes ! Les pieds de Burnagore prirent un appui ferme sur le chemin délabré alors que son épée dentelée décalotta la partie supérieure du crâne de l'ennemi, et plus encore car une partie des vertèbres et de son dos furent emportés avec lui.
Figé dans sa position, les mains serrées sur le manche de sa longue épée, Burnagore sentit ses sa bouche s'ourler d'un nouveau sourire à en glacer le sang des spectateurs. A ses pieds reposaient le Laguz, mort de chez mort.
Les yeux baissés sur son arme, une merveilleux pensée le traversa :
Ton nom est tout trouvé : Salvation !
Plus détendu, son cœur malgré tout encore pulsant, il porta enfin les yeux sur le cadavre du Laguz.

- Je t'ai dit : « couchée, vilaine bête! ».

Mais quand, amusé par la situation, il s’intéressa au cas de la gamine, celle-ci pointait quelque chose dans son dos, tremblante de peur avec ses grands yeux bleus écarquillés.
Burnagore risqua un regard par-dessus on épaule.
Des morts, à la pelle !
Sans doute un mélange entre les morts qui ont attaqué le village et leurs proie, mortes-vivantes à leur tour. Et dans la masse, sans même avoir besoin de fouiller dans ses souvenirs, le Vengeur reconnut la mère de l'enfant, avec certainement son paternel non loin.
Ne recule pas ! Avec ce que tu as entre les mains, tu peux tous les découper. Libère-la... ta rage!
Serrant les mâchoires, Burnagore raffermit sa prise sur Salvation. Nul besoin de charger les morts : ceux-là ne comptaient pas des bêtes dans leurs rangs, et claudiquaient par-dessus le marché. Le Vengeur allait pouvoir les faucher comme des épis de maïs, écouter son cœur pulser et sentir le vent siffler à ses oreilles. Ensuite, il pourrait...
Malgré son aspect de tueur, la gamine, les yeux rivés sur les non-morts, s'était accrochée à son pantalon. Elle le serrait si fort que ses petites mains lui pinçaient la cuisse.
Burnagore baissa les yeux sur elle.
Qu'est-ce que tu attends ?
Il cligna des yeux, abasourdi.
C'était son Ka. Encore lui. Autoritaire et impatient !
Tue-la !...Tue-la !....Tue-la ! Tues-les tous ! Sans distinction !
Quoi ?
Embroche-la et élimine-les tous jusqu'au dernier !

Impossible. De la tuer elle, ou même de décapiter ses parents sous ses yeux. Proprement impossible ! Burnagore ne le pouvait pas. A travers l'expression horrifiée de la gamine, il se voyait lui, plus jeune, sa petite sœur sur le dos, en train de couper à travers les bois lugubres pour échapper aux bandits responsable de la mort de ses parents.
Tranche avec ton passé comme tu tranches si facilement tes ennemis ! Si tu ne la tues pas ici, tout de suite...

- Va te faire foutre, pauvre taré !

Alors que le groupe de damné était presque à portée de lame, Burnagore étouffa un juron entre ses dents serrées. Il posa sa longue lame sur son épaule en la tenant d'une main, saisit la morveuse par la taille et fit volte-face !
La main d'un mort frôla sa cape au moment où il se mit à détaler en direction des bois qu'il connaissait si bien. Dans son dos, le tissu sombre déchiré s'agitait et s'étirait à l'attention des damnés. La gamine pleurait de tout son saoul mais ne gesticulait plus.
Tu es encore trop fleur bleue, Ange de la Mort...
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Callie
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Mer 8 Aoû - 21:48
Quel long, très long CdC ! x) Il y a bien longtemps que je n'en avais pas vu d'aussi longs !
Ravie de voir que tu reviens parmi nous au taquet, bien que ton perso soit.. amoché ? Détruit ? Mal ? Mais c'est toujours aussi sanglant chez toi.. On ne change pas notre Burnagore, hein ? xD

Quoi qu'il en soit ! Je te valide Bretteur niveau 21 ! Retourne donc RP et amuse-toi bien avec ta C2 !





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Mer 8 Aoû - 22:23
C'est un CdC plus long que ma fiche de présa' elle-même !
Et ouaip, mon Burna' est dans un sale état mais toujours d'attaque pour commettre des folies~

Bref ! Avant de trouver un fou ou une folle susceptible de RP avec un barjot, je crois que j'ai une petite fiche technique à retravailler. x')

Merci pour cette validation, camarade ! cheers
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